© Jean-Luc Caradec 2011

© Jean-Luc Caradec 2011

Capturant naturellement depuis toujours souvenir et environnement, la pulsion scopique de Jean Luc Caradec n’a eu de cesse que de s’abreuver, aller se fixer. Sa photographie se situerait du côté d’un réel en mouvement et non d’une composition dûment scénographiée. Si elle ne s’apparente en aucune façon à l’esthétique léchée, retouchée à outrance de l’imagerie de mode ou publicitaire, – terre de tous les fantasmes idéalisés -, elle n’est pas documentaire pour autant.

L’artiste pose son regard sensible sur l’existence en y magnifiant certains détails du quotidien, pour les porter à notre connaissance. Et nous faire basculer dans un monde de douceur, prêtant au songe. Une œuvre plasticienne aux confins de la peinture dans son rendu de matière s’offre alors à travers l’exploration du flou, sa marque de fabrique lorsqu’il s’agit de dépeindre  la beauté du féminin.

Débutant sa quête obsessionnelle de la femme en 2011, Jean Luc Caradec se démarque par les qualités plastiques évidentes de ses compositions qui flirtent parfois avec l’abstraction. La femme y est représentée évanescente, livrant quelques détails intimistes de son corps, de son visage ou de sa silhouette, dans une temporalité suspendue avec grâce. Il y a du geste…

© Jean-Luc Caradec 2012

© Jean-Luc Caradec 2012

On retrouve cette même poésie dans ses réalisations de paysage, ce qui donne à rapprocher la femme Caradequienne d’une lande charnelle.

Par ailleurs, les notions de mémorisation, de nostalgie transparaissent particulièrement  dans son goût pour les films de vacances vintages, en super huit. Il s’attache alors à cristalliser un archétype de l’enfance dans sa dimension universelle. Le shooting s’effectue sur des sources issues autant de sa propre histoire que celles d’amateurs anonymes.

Cette volonté d’utiliser des images pré existantes résulte d’une réflexion sur la photographie contemporaine. Le flux continuel de visuels qui apparaissent et disparaissent avec problématique de stockage, comme une inflation exponentielle pose la question du sens donner à la production d’images nouvelles.
Notre société de consommation encourage plus que jamais l’accession à la captation   automatique, sans compter la propagation continue par les medias de ce tsunami photographique. L’artiste s’est intéressé à la création de clichés à partir d’images existantes, de façon à générer une réponse autour du recyclage.

Il puise ses sources dans de multiples supports, que ce soient des photographies anciennes, du film super huit, de la vidéo prélevée sur internet, des retransmissions télévisuelles…

Son travail utilisant le défilé de mode recèle une dimension cinématographique et expérimentale. On y voit une silhouette abstraite s’éloigner dans des brumes incertaines. De même qu’il peut retirer une composition géométrique avec une profondeur de champs illimitée d’un anodin match de foot.

La prise de vue s’effectue alors sur une imagerie animée à l’intérieur de laquelle Caradec opère son recadrage. Une part de hasard se mêle à l’instinct; il travaille techniquement ses réglages et son cadre avec précision, de façon à très peu intervenir en  post production et ainsi privilégier le caractère brut de la matière photographique. Même «sale» en opposition au trop plein de perfection de l’esthétique publicitaire. Ces clichés s’appréhendent de manière plus crue car pris sur le vif, tranchés, arrachés à une temporalité défilante, une seconde de réel en mouvement.

La véracité de l’image se retrouve mise en perspective, donnant un nouveau sens à la photographie. Elle emprunte à sa source des contours que le fantasme emmène ailleurs. Caradec rentre dans son sujet et joue avec son ambigüité. Distillant son mystère de son  regard bienveillant, il brouille délibérément les cartes de son origine pour n’attirer l’attention que sur le moment de beauté qu’il souhaite révéler.Cette dernière atteint son paroxysme lorsqu’il use de la pornographie pour faire surgir avec une douceur visuelle quasi aquarellée,  de la délicatesse du dernier endroit où l’on penserait en trouver. Il va extraire de la noblesse, de l’échange de ces quelques moments fugaces qui composent aussi la pornographie.

© Jean-Luc Caradec 2012

© Jean-Luc Caradec 2012

Une esthétique douce, hors temps, contrastée, parfois épurée nous plonge dans un érotisme très humaniste, le contraire du voyeurisme auquel il se destine initialement. Il s’agit d’une poétisation, une esthétisation  du réel, voire du trivial.  Il n’est pas non plus question de censure. Un sexe peut apparaitre par endroit mais pour se fondre dans le géométrique, au profit de la composition. Le travail porte davantage sur le corps nu que sur l’érotisme car il se dévoile non accessoirisé. L’individu reste au centre. Ce regard désirant porté sur la femme apparaît dans une enveloppe de tendresse et de respect. Intimité, scènes révélées au sein de moments privilégiés par un jeu de focus sur des détails, Caradec va au plus proche, rentre dans le modèle, ou zoom à l’intérieur de la séquence. Il révèle la part caché entre deux actes ou inscrite en filigraneà l’intérieure d’une scène et s’amuse de mettre l’accent sur le non ostentatoire en un tel lieu ! Ce qui alimente une réflexion sur le sexe et l’orientation du regard pour réussir à y déceler de l’amour, deux personnes qui se rencontrent… au delà du débordement de la pulsion primaire. Le genre peut être extrêmement varié en fonction des pays ou des thématiques choisis et s’avèrent moins stéréotypé qu’il n’y semblerait au prime abord, dans sa dimension dégradante et objectale.

Il est clair que La femme constitue l’un des sujets privilégiés de l’artiste. Le corps, les détails du corps, la main. Certaines images issues de ce type de production deviennent  des tableaux à la limite de l’abstraction, un entrelac de formes, de couleurs, d’équilibre plastique, expressif et fantomatique à la fois. Il ne cède ni à la facilité du trash, ni aux codes de l ‘érotisme qui l’ennuient mais tente de circonscrire une essence dématérialisée, idéalisée, quasi mystique et inaccessible. La figure du féminin s’incarne par le flou, car la femme, de son propre aveu, a trait au trouble.

Le rendu est proche d’un Gerhard Richter qui décloisonne les genres peinture / photographie ou de l’œuvre impeccable de Antoine d’Agata.

L’autre versant de ses recherches  est une sorte de travail du quotidien, un carnet de bord photographique qu’il tient compulsivement. Ce bloc note sans être narratif est très autobiographique de trois années déterminantes en apprivoisement de la solitude. Tout y est jeté en vrac : voyages, famille, passants, mille petites choses de la vie. Il aime la masse des clichés qui s’accumulent, structurent ses souvenirs, font barrage aux angoisses existentielles de temporalité fuyante.

Jean Luc Caradec s’inscrit dans une photographie plasticienne mais réaliste dans le sens où il aime à capter un moment qui existe, un moment de vérité, même sublimé par la matière. Cette capture de l’instant présent supposant une juste dose d’instinct et de lâché prise, de manière à restituer correctement « sa composition spontanée ». L’œuvre se prête au jeu du paradoxe : la dimension géométrique qui émane de l’humain, la perception éthérée extraite du sexuel… On est alors convié à se perdre dans ses paysages charnels, baignant dans cette douceur picturale, à l’intérieur de laquelle est maintenue subtilement de sa source une tension érotique. Cette frontière de non formulation. Ce flou qui trouble nos sens…

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Page de l’artiste : https://www.facebook.com/JeanLucCaradecPhotographe

Expositions croisées à venir :

– Exposition par le collectif de Jean Luc caradec « Les six doigts de la main » Mutation Obligatoire du 13 au 30 novembre 2014 à la galerie  AREA 50 rue d’Hauteville75010 Paris

– Exposition monographique Troubles du 8 au 30 novembre à la galerie PASSEART 15 rue PASSERAT 10000 TROYES