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Extrait du film LLando -2012 Courtesy galerie Perrotin

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Dispositif de This nameless spectacle au MAC Val

Jesper Just est un artiste visuel danois résidant à New York. Il manie le langage et les codes cinématographiques avec lesquels il joue dans le champ des arts plastiques, synonyme pour lui d’une plus grande liberté créative. L’idée même de représentation est ici remise en question.
D’une esthétique envoutante, il distille des images raffinées et extrêmement référencées pour créer des situations, mise en contexte de personnages, sans avoir recours au dialogue. La bande son, le plus souvent musicale renforce l’impression à la fois étrange et intense qui s’empare des images.
S‘inspirant de l’esthétique de grands réalisateurs comme Kazan, Bergman, Resnais et Lynch entre autres, l’artiste crée des mises en scène de situations sans jamais les dénouer, se jouant du pacte narratif.
En l’absence de définition d’une intrigue, en l’absence de caractérisation des personnages, les images ne livrent que la matérialité des affects qu’ils éprouvent.
Ses films témoignent de son intérêt incessant pour les stéréotypes de genres et de races, les pastiches architecturaux, l’appropriation culturelle et la dislocation.
Jesper Just crée ainsi d’énigmatiques et ambitieux poèmes visuels empreints d’onirisme et de questionnements intérieurs.

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This nameless spectacle

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Parmi ses œuvres principales, notons celles qui furent présentées lors de sa première exposition monographique de l’artiste en France, au MAC VAL en novembre 2011.
Le centre d’art a produit son œuvre This nameless spectacle, (2011 – 13min) scénographiée de façon absolument spectaculaire par l’installation d’un dispositif in situ où deux écrans hors normes se faisaient écho. Deux prises de vue d’un même lieu se répondaient sur fond de léger décalage temporel et happaient le spectateur dans  plongée immersive au cœur de l’œuvre; le regardeur devenait alors ce personnage supplémentaire, voyeur faisant partie intégrante du film. Par de longs travellings ou en caméra subjective, il traversait lui aussi les longues allées verdoyantes et glacées, les scènes se situant à Paris dans le dix neuvième arrondissement.
Le décor oscillait entre la vision bucolique si artificielle des Buttes Chaumont et non loin, le grand ensemble immobilier de type HLM des Flandres, forêt de gratte-ciels aux angles acerbes, générant de graphiques ou poétiques tableaux en mouvement.

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This nameless spectacle

La tension entre naturel et artificiel s’exprime tant par le décor, que par le choix du personnage principal à la mystérieuse identité, marginalisé de surcroit par un handicap physique.
Le poids du regard, de la différence, le dialogue en parade à l’isolement se répercutent à travers l’utilisation de la lumière. Cette composante à part entière ici, contrairement à la prédominance de la musique dans ses œuvres antérieures, crée une sorte de mélodie de par sa rythmique, ses scintillements, s’adjoignant aux sons d’environnement. Les  affects libérés des contingences du dialogue voient  les deux protagonistes évoluer et finir par converser à distance a travers un jeu de reflet et de ressentis inexplicables.
La femme d’âge mûr, encore belle, emprunte les allées verdoyantes du parc en fauteuil roulant. Le caractère champêtre est accentué par le motif fleuri de sa robe ajustée, ramènant à cette esthétique parfaitement maitrisée, nettoyée de tous détails inappropriés, qui crée une réalité recomposée; outre l’éblouissement et la cohérence visuelle, cette beauté surnaturelle rajoute à l’angoisse des situations et tensions psychologiques qui se trament entre les personnages.
Un jeune garçon la suit, comme bien souvent chez Jesper Just, il pourrait être son fils mais l’obsession étrange dont il fait preuve renvoie à plus d’ambiguïté amoureuse, le velours noir qui recouvre d’effroi  les tentures de l’OEdipe.
L’artiste fouille les méandres de la psyché humaine et interroge l’identité, l’abandon, le vieillissement, l’exclusion, la jalousie, les sexualités, le désir… Des triangulaires s’y jouent bien souvent avec le bonheur d’y retrouver ses acteurs fétiches.
Jeunesse et âge mur se côtoient dans une tension érotique d’une maitrise implacable. This nameless spectacle emprunte son titre à un poème de 1923, The Right of Way de William Carlos Williams, poète et romancier américain, mais aussi pédiatre et médecin généraliste. Il est l’un des représentants du modernisme et de l’imagisme. Le poème aborde la question du « regard fixe mobile »

Des cabines de projection disposées autour de l’installation centrale permettent de découvrir une sélection de cinq œuvres supplémentaires pour parcourir plus amplement son univers.

The lonely villa - 2004, super 4-30 -16mm

The lonely villa – 2004, super 4-30 -16mm

villa 2jj4The lonely villa (2004 – 4 :30min)

Dans la bibliothèque feutrée d’un club de gentlemen d’où le temps semble s’être figé, un homme reçoit un mystérieux coup de fil qui va être l’élément principal d’un dialogue utilisant à la façon d’une comédie musicale les paroles de deux chansons des Ink Spots, quatuor black américain des années 1930-1940 (I dont want to set the world on fire et Address Unknown, 1939< /i>): « – Je n’ai pas envie d’enflammer le monde. Je veux juste mettre le feu à ton cœur. -J’ai cessé de rêver des clameurs du monde. Je voudrais juste que tu m’aimes. Que tu m’avoues que notre trouble est le même. Crois-moi, c’est là mon vœu suprême – » . La différence d’âge du vieux monsieur et la fantasmatique bouche du jeune homme qui susurre de doux mots d’amour créent la surprise et l’incongruité au milieu des autres membres du club qui demeurent figés et silencieux. Un étrange décalage s’opère entre l’exaltation du sentiment romantique et la double transgression de l’amour homosexuel et transgénérationnel.

It will all end in tears - 2006, 20-00 min anamorhic 35 mm

It will all end in tears – 2006, 20-00 min anamorhic 35 mm

it will endit will end 2It Will All End In Tears ( 2006 – 20min)

Sur la même thématique, ce film qui se compose en fait d’une trilogie dépeint le sentiment amoureux empreint de mysticisme et de culpabilité de deux hommes, encore une fois de générations différentes. Le continuum mélodramatique se poursuit à-travers le changement de trois décors. –Le premier acte se situe dans un jardin asiatique brumeux reconstitué à New York qui donne une force allégorique et mystique à la quête de l’homme qui recherche son jeune amant en entonnant un Only You à la frontière de la dérision, pendant que le jeune homme bat du tambour. Un gong retentit et ce dernier disparaît pour laisser place à une pluie de pétales de roses, bousculant les clichés d’un Bollywood surréaliste. -Le second acte a pour décor un tribunal, où l’homme se retrouve matérialisant ses sentiments de culpabilité face à une barre où les jurés se mettent à hurler I’v got you under my skin avec une puissance rageuse qui rend comique le romantisme élégant du morceau de Cole Porter. Le troisième acte s’achève sur le toit des studios de cinéma Silver Cup de Brooklyn où l’on retrouve les deux hommes avant d’assister à un feu d’artifice illuminant l’horizon new-yorkais.

A voyage in Duelling -2008, 11-11 super 16mm

A voyage in Duelling -2008, 11-11 super 16mm

A voyage in Duelling -2008, 11-11 super 16mm

a duellingA Voyage in Dwelling (2008, 11 :11min) 

Cette oeuvre filmique est le  premier volet d’une trilogie avec A room’s of one’s own (2008) et A question of Silence (2008). Il s’agit d’un voyage onirique et introspectif tourné dans l’Ile de Klavs Nars Holm sur le lac Farum, au Danemark, entourée de nombreuses légendes et histoires, voyage stupéfiant de poésie et de beauté. On y retrouve Benedikt Hansen, son actrice fétiche qui évolue pleine de grâce à-travers différents décors.La gamme de couleurs douces des bleu, blanc et vert se répercute à l’intérieur d’une belle demeure nordique, puis sur le ferry qui relie le Danemark à la Pologne.« Le paradigme consacré du voyage veut que son auteur revienne toujours à son point de départ, convaincu de retrouver sa maison et sa femme inchangées, inébranlables. Benedikt au contraire expérimente un plaisant décalage – devenue nomade de son propre esprit, elle ne recouvre jamais son état antérieur » nous dit Jesper Just. Le choix de la musique Follow The Sirens de Dorit Chrysler renforce encore l’univers de contes qui enveloppe le film.

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Siren of chrome -2010 film 12:38 min RED transferred to Blu-ray

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Sirens of chrome (2010 -12 :38 min):

Ce film a pour point de départ un lieu. Un ancien cinéma à Detroit, devenu un parking et la confrontation pour le moins étrange de ses deux modes de fonctionnement que tout oppose, l’intérieur du cinéma ayant été maintenu. Cette capitale industrielle automobile comporte une population majoritairement Afro-américaine. La scène se déroule  dans une Crysler noire à la singulière portière violette, détail pour le moins lynchien, le pare-brise constituant une sorte d’écran panoramique. Quatre femmes Afro-américaines évoluent lentement dans la ville quasi déserte, comme abandonnée. La cinquième femme surgissant que l’on retrouve entamer une appropriation lascive du capot permet de se jouer du cliché de l’objectivisation du féminin comme manœuvre commerciale visant à vendre ces véhicules aux hommes. Sirens of Chrome explore la complexité de la condition humaine et déplace l’attention sur la représentation et l’interprétation des femmes afro-américaines et plus généralement, sur la condition féminine.

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A vicious undertowvicious undertow 3A vicious undertow (2007 – 10min) 

Lent et introspectif film en noir et blanc, A vicious undertow commence sa progression par un long travelling caressant les textures, étoffes jacquards, et la nuque et chevelure de son héroïne principale, l’actrice dan
oise Benedickt Hansen.
Le film se déroule dans une ancienne maison close à Copenhague devenue un bar lesbien, élément anecdotique du lieu plutôt chargé, qui n’est pas innocent. Elle siffle Night in white satin des Moody blues avec une intensité nostalgique.
Elle est étrangement rejointe par une jeune femme dans sa mélodie. Un troisième personnage masculin qui semble être le fiancé de la jeune femme finalise ce partage mélodique. Les deux femmes entament ensuite une valse énigmatique d’une troublante sensualité.
Se produisent alors des scissions dans l’image et l’action, ponctuées par de la batterie, où la femme valse tour à tour avec l’homme et la femme. La scène finale la voit quitter soudainement le lieu et entamer une lente progression d’escalier en colimaçon sur le toit de la bâtisse, où elle laisse le jeune couple valser amoureusement, repoussant les limites de l’interrogation fantasmatique et identitaire.
Propulsée subitement en pleine nuit sur les marches d’un escalier sans fin, elle semble vouloir échapper à la mélancolie ou à la fatalité en se déplaçant dans un espace hors temps. De nombreuses références cinématographiques se côtoient: de Alain Resnais, Ingmar Bergman, en passant par Alfred Hitchcock et son mythique Vertigo.

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Llando- 2012- Single channel Blu-ray video 7.17 min loop – courtesy galerie Perrotin

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Llano (2012 – 07 :17 min) la dernière œuvre produite par l’artiste et est actuellement offerte en visionnage à la galerie parisenne Perrotin jusqu’au 15 juin 2013.

Il se déroule dans la ville fantôme de Llano del Rio fondée par le socialiste Job Harriman. Un problème d’approvisionnement en eau interrompt finalement le projet et la ville est désormais abandonnée depuis un siècle.
On contemple les vestiges de cette cité utopique sur lesquelles se déversent en continu des trombes d’eau. très vite on découvre une installation, disposée au dessus des ruines, caractéristique de celle utilisée au cinéma pour créer des pluies artificielles.
Au centre de ce dispositif une femme trysomique s’acharne à endiguer cet effondrement. Telle Sysyphe poussant son rocher, elle remplace une à une toutes les pierres démanteléées d’une structure déjà désintégrée.
Plusieurs fois la caméra nous emmène dans une salle des machines souterraine qui semble mystérieusement liée à cette ruine. Selon Jesper Just :«  la ruine d’un lieu qui n’existe plus, mais aussi d’un lieu qui n’a jamais vraiment existé. Ici, il existe un double sens – un bizarre mélange d’utopie et de dystopie rempli d’échecs et d’idéaux puissants. »
Comme dans son avant dernier film This nameless spectacle les sons naturels de l’environnement remplacent les musiques poignantes, les flux de l’averse générant une rythmique à part entière, jouant avec les matériaux, raisonnant sur le fer comme autant de percussions physiques et psychologiques. Une lumière d’orage estivale beigne d’ une beauté presque surnaturelle cet enchevêtrement de restes bétonnés et de flores des sables et magnifie ce temple de désolation.

Exposition Galerie Perrotin, 10 impasse saint Claude 75003 Paris du 20/04 au 20/06/2013

http://www.jesperjust.com