Prisca

PRISCA, 2014
Plumes de canard et de faisan sur cheval a bascule, paille et crin de cheval
Duck and feasant feathers on hobbyhorse, horsehair, weath straw- Courtesy de l’artiste et de la galerie géraldine Banier- copyright Artefact

Laurence Le Constant nous entraine dans l’étonnant jardin scénographié de la galerie Géraldine Banier, devenue chambre des merveilles.   Cette artiste réunionnaise née en 1976  maitrise une œuvre de type protéiforme, d’abord notable par ses grandes qualités plastiques. Opérant une séduction immédiate qui renoue avec l’esthétique de l’artisanat d’art, l’œil est comme irrésistiblement attiré par ses sculptures si finement ouvragées. Elles ne révèlent leur secret ambivalent que dans un second temps, la caresse visuelle passée. Témoignage de ses formations d’ébéniste, plumassière, brodeuse et tapissière, l’artiste offre à ses méandres introspectifs, ses souvenirs obsédants de délicats et poétiques contours. Les thèmes explorés comme la dissociation de l’être et du corps, la complexité du devenir femme, la régénération ou la quête de pérennité se parent des plus nobles matières. Plumes, bois précieux, cristaux, coraux, dents fossilisées sont des réceptacles permettant à la charge symbolique de garder toute sa puissance. Le tout manié par un savoir faire ancestral qui se raréfie dans sa perpétuation; il peut s’assimiler à un rite de part un labeur méticuleux et hypnotique requis.

Elle constitue les recoins d’un jardin d’éden perdu, conçu comme une promenade au sein de différents microcosmes nostalgiques qui rassemblent les morceaux épars de sa psyché.Laurence Le Constant se fait archéologue de sa mémoire à travers des figures puisées dans sa généalogie comme dans les femmes qu’elle admire. Ces référents essentiellement féminins résultent d’un modèle éducatif matriarcal.

La spiritualité, l’hommage rendu à la figure paternelle absente, la révélation de secrets  mis en œuvres et en symboles dans  la correspondance qu’elle entame plastiquement avec sa grand-mère jalonnent aussi ce parcours. L’exposition est dédiée à cette femme primordiale qui l’a élevé dans sa propriété, au sein d’une nature luxuriante.Mais le jardin protégé, comme coupé du monde dans une temporalité flottante et un espace clos, révèle en filigrane sa part d’obscurité.

Une place privilégiée est bien sûr consacrée à l’évocation de l’enfance, période constituante par excellence, avec la présence de jouets qui semblent avoir été abandonnés à l’instant par un enfant. On peut apercevoir Prisca, calée dans un mouvement de bascule arrière, accueillant fièrement le visiteur. Pourtant ce cheval de bois flamboyant, pièce maitresse de l’exposition, a été chiné chez un antiquaire par l’artiste, émue par l’état de délabrement pitoyable d’où ne subsistait  intact qu’un regard en sulfure. L’acte de réparation  fait partie intégrante du processus artistique de Laurence Le Constant. Cette pulsion de vie qui anoblie l’abîmé, l’oublié, le hors d’usage.

Une façon pour elle de conjurer l’angoisse de perte ou de décrépitude qui incombe au vivant, à travers une pratique résolument bienveillante, chargé d’affect. Trace mnésique d’une enfance confrontée un peu brutalement à la maladie, au décès et à la souffrance de par la fonction d’une grand-mère infirmière et la transmission du geste salvateur.

caline et nono

CÂLINE ET NONO, 2014
Plumes de coq, canard et de faisan sur lapin en résine recouvert de gravures anciennes. cock, duck and feasant feathers on a resin rabbit cover by ancient illustrations
Courtesy de l’artiste et de la galerie géraldine Banier- copyright Artefact

La figure du lapin déclinée est une référence aux  contes et légendes cosmogoniques. C’est dans l’ouvrage plus intime de Lewis Carroll Lettre à Alice que l’artiste a puisé la structure de son exposition « en bulles », comme dans le plancher l’auteur littéraire arrive toujours  à ouvrir des sas secrets, des passages qui mènent aux profondeurs cachés de l’inconscient. Cette littérature est en fait une lettre bouleversante que Lewis Carroll écrit à la petite Alice, devenue une femme et qu’il a perdu à tout jamais…

Une nature recomposée liée aux esprits et à la religion se découvre dans la bulle forêt, avec les troncs d’arbre, les moyeux de roues rongés. Réminiscence des rites organisés pour des divinités primitives et mystérieuses dans le parc où l’artiste a grandi. En ces lieux d’offrandes et de sacrifice trône Nod, une sculpture utilisant des moyeux de roue. Cette œuvre renvoie à un conte nordique abordant la notion d’infini par la boucle qui induit un début et une fin perpétuelle. Laurence Le Constant a voulu exprimer ce symbole en récupérant ces moyeux rongés par l’usure pour leur restituer le lustre du mouvement  qu’ils n’étaient plus en mesure d’accomplir.

Même processus de restauration délicat appliqué au paon Shakti. Cet oiseau – également dans une projection féminine -,  avait été arraché sauvagement  à un toit de temple birman. Cette pièce chargée de spiritualité a été récupérée par l’artiste sur le sol poussiéreux d’un antiquaire, touchée une fois encore par la détresse et l’abandon qu’elle ressentait. Laurence Le Constant a commencé par la soigner « attendre qu’elle lui parle… ». Dans un acte nourricier, le bois été traité et  la partie « blessée » immédiatement recouverte de plumes pour lui redonner vie et la protéger des agressions futures.

La rencontre émotionnelle avec l’objet qui se verra attribué soin et processus plastique propulse directement dans un monde animiste. Un prénom est donné qui offre une identité singulière et l’anthropomorphisme engagé rend même douloureux la séparation d’avec une œuvre, au moment de la remettre au collectionneur.

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Vue d la galerie, SHAKTI, 2013
plumes de canard et de faisan sur tête de temple Birman en teck Feasant and duck feathers on a birman temple decor in teck et Nod NOD, 2014
plumes de canard, de faisan et d’oie sur deux rouages de temple Birmans en teck, corde duck, feasant and goose feathers on a birman temple cogs in teck, cord
Courtesy de l’artiste et de la galerie géraldine Banier- copyright Artefact

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MARTHE, 2010
encre sur toile
ink on canvas
Courtesy de l’artiste et de la galerie géraldine Banier

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EMERENCIENNE, 2012
Plumes de canard sur crâne en bois de hêtre, socle en métal duck feathers on a oak skull, metal stand dimensions : 57 x 36 x 54 cm
Courtesy de l’artiste et de la galerie géraldine Banier- copyright Artefact

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JANICE, 2014
plumes de canard, de pintade et dents de requin sur un crâne en résine, socle en métal duck, feasant feathers and shark teeth on a resin skull, métal stand
MAYA, 2014
plumes de canard et dents de mosasaure sur un crâne en résine, socle en métal duck feathers and mosasaurus teeth on a resin skull, metal stand
Courtesy de l’artiste et de la galerie géraldine Banier- copyright Artefact

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MAYA, 2014
plumes de canard et dents de mosasaure sur un crâne en résine, socle en métal duck feathers and mosasaurus teeth on a resin skull, metal stand
Courtesy de l’artiste et de la galerie géraldine Banier

La bulle peinture sonne quant à elle comme un hommage lié au père artiste peintre. Des figurations  enfantines sortes d’éclaboussures – que l’on imagine comme autant de portrait de l’artiste s’adressant au père talentueux -, essaient de composer les contours d’une identité qui peine à s’affirmer par ce médium très chargé. La ligne, étonnamment forte à travers le fragmenté de la matière, cristallise avec talent tous les regards de petites filles admiratives face à la figure paternelle. Un aveu de fragilité, un désir de reconnaissance, suintent à travers les coulures d’encre. Sur un thème que l’on pourrait croire naïf au prime abord, une sorte d’angoisse névrotique vient obscurcir et complexifier le joli motif, le faon délicat.

Deux troncs totémiques récupérés et sculptés, dévorés par le temps ont été instaurés comme panneaux de signalisation au sein de l’exposition. Ils stipulent l’entrée dans un nouveau lieu, la zone pour les offrandes. Sur l’autel on aborde la série bien connue de vanités, recouvertes d’un plumage délicat comme autant de reliques précieuses. Ce travail, au delà du Memento Mori est à appréhender comme un portrait de femmes.  L’artiste leur attribue à chacune un prénom. Avec la même obsession que la loba (la louve) de la légende mexicaine, Laurence accumule ces ossements comme un portrait de famille afin que ses ancêtres ne tombent pas dans l’oubli. Les dernières œuvres s’enracinent un peu plus loin dans une dimension ancestrale. Elle emploie en coiffe des dents de mosasaure, le reptile marocain préhistorique, ou des dents de fossiles de requin pour faire émerger ces figures presque chimériques en les croisant avec des éléments d’animaux primitifs. Elles sont perçues comme des créatures hybrides, ressuscitées des profondeurs de l’archaïque, des éléments perturbateurs dans la lecture habituelle de ses délicates vanités.

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LETTRE A ROSE I et II, 2014
peinture sur assiettes anciennes, panneaux de bois peints painting on ancient plates, wooden painted panels
Dimensions : 190 x 55 cm chaque
collection privée
Courtesy de l’artiste et de la galerie géraldine Banier- copyright Artefact

Les œuvres composées d’assiettes ornementées de signes énigmatiques sont autant de lettres que Laurence écrit à sa grand-mère avec des alphabets imaginaires, dans une écriture un peu hypnotique, comme celle des druides qui sculptaient les troncs des chênes. Les assiettes dites « terre de fer », sont de celles dans laquelle cette femme lui servait ses repas. Elle continue à s’adresser à cette figure emblématique nourricière sur des carreaux de céramiques. Ce « carrelage narration » est directement inspiré des albums photographiques compilés scrupuleusement par son aïeule. C’est en passant par son langage familier qu’elle parvient à exprimer enfin sans tabou son accession à la féminité et au désir charnel. Il est peu aisé pour Laurence Le Constant d’assumer la belle jeune femme qu’elle est devenue, encombrée par le poids du tabou éducatif, de la religion.

La bulle consacrée au questionnement sur la sexuation comprend des talismans ornés de plume et de cristaux. La plume, doux duvet qui orne le nid maternel se confronte à des percées de cristaux phalliques, comme une intrusion qui mêle le parasite au miraculeux. Ces derniers recèlent une forte symbolique, à l’instar du travail qu’accomplit la nature à partir d’une eau primordiale infiltrée dans la montagne, qui, au fil des ans, parvient à élaborer quelque chose de précieux.

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ALICE, 2014
squelette en résine, kapok naturel, résille de coton, plumes de canard, de pintade et de faisan Radiographies de l’artiste ainsi que de sa mère et sa grand-mère
Skeleton in resin, natural kapok, cotton net, feathers of duck, guinea fowl and feasant X-ray of the artist, her mother and her grandmother
dimensions : 130 x 55 x 55 cm
Courtesy de l’artiste et de la galerie géraldine Banier- copyright Artefact

Les poupées quant à elles sont porteuse du secret, de l’inavouable, du caché.

Ces créatures hybrides assez énigmatiques lient avec poésie un rapport au corps tourmenté que l’on tente d’apprivoiser, à l’image de l’adolescence. On retrouve les influences de Louise Bourgeois, Hans Bellmer, Marguerite Duras dans cette perception du rapport au corps morcelé. Alice a été la première pièce posée dans le jardin, recouverte de papillons en radiographie de sa lignée matriarcale (grand mère, mère et l’artiste elle-même) découpées et sculptés  à la flamme. A la fois inquiétante et touchante cette créature déconstruite n’offre plus aucune candeur de l’enfance, ni encore aucun des apparats de la féminité. Des bouts d’ossements se laissent entrevoir sous le tulle, désignant ce corps mortifié qui reprend progressivement chair, dans une évolution qui se veut positive plutôt que dénonciation morbide. Laurence Le Constant s’inscrit dans le cycle vie/ mort/vie que Clarissa Pinkola Estés évoque dans Femmes qui courent avec les loups. Des sortes de ligatures parcourent les poupées, dans une tentative des rassembler les membres épars et ostensiblement de panser les plaies. On pense aussi à la poupée vaudou.

La féminité vécue initialement par la psyché comme une blessure, une castration doit progressivement opérer sa mutation vers une autre perception d’elle même, l’acceptation de la matrice et de la différences des sexes : ce qui reste aujourd’hui l’une des étapes constitutives de la vie psycho-sexuelle les plus difficiles à surmonter.

Laurence Le Constant est une artiste qui rend compte de ce conflit inhérent à chaque femme avec une délicatesse et une préciosité infinies.

 

Exposition à la galerie Géraldine Banier

54 rue Jacob, 75006 Paris tél: +33 (0)1 42 96 36 04

Her Garden Solo Show – Laurence Le Constant

Vernissage le 22 Mai // Exposition du 23 Mai au 28 Juin 2014

à la galerie

Site de l’artiste: laurenceleconstant.com