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Pierre Roy-Camille devant l’oeuvre créée in situ à la fondation Clément.

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Vue de l’exposition Surnaturels

PRCamille

L’artiste Pierre Roy-Camille, né en 1979 vit et travaille en France. Son œuvre, en prise avec les forces naturelles aime à conjuguer le dessin, l’art numérique et l’exécution de créations in situ par le biais de peintures murales, de papiers collés ou d’affiches; il se définit volontiers comme un producteur d’images.

Marqué du sceau du métissage et d’une enfance passée entre la Martinique paternelle et la métropole maternelle, une partie de lui demeure manquante, comme éternellement séparée. Cela donne lieu à une construction identitaire riche et complexe, un imaginaire imprégné d’une nature puissante et luxuriante dont frémit subtilement toute son œuvre. Etre d’ascendance mulâtre martiniquaise lorsque l’on possède un type plutôt caucasien avec la blondeur de ses cheveux, le turquoise de son regard pose dès le départ la question de l’origine, de la véracité de même que l’usage de faux semblants, thèmes récurrents que l’on retrouve au cœur de ses préoccupations plastiques.

Dessinée avec une rigueur parfaite au feutre, à l’huile et à l’encre, une accumulation de lignes et de points nous délivre des paysages, ensemble végétal et minéral.
 Une œuvre souvent fragmentée, mélange de signes abstraits pour parvenir au formel, où affleure parfois l’accident, (quelques petites marques de corrosion viennent ponctuer la perfection graphique de la mine du feutre sur la brillance du papier photo) et qui renoue avec le faillible. Volontairement indéfinissable, évoquant la gravure romantique dix neuvième siècle, l’estampe japonaise comme la photographie et le systématique d’une impression numérique, Pierre Roy-Camille se réapproprie ces codes qu’il réinterprète par le filtre de son regard.
 Il offre une œuvre empreinte de  poésie, sous-tendue par une idée de péril ; la menace possible de submersion qui pointe sur le rideau moiré de ses vagues.
 Les roches s’assombrissent, le rocailleux  oscille entre le sublime d’un désert porteur d’infini  et le tranchant impitoyable de ses angles si l’on y chute.
 La présence familière d’une forêt, au premier abord féérique, renferme de façon ambivalente sa part de ténèbres.
 On accoste sur des territoires où l’émoi de rêverie est nourri d’effroi.

Derrière ce choix contemplatif et personnel de témoigner son appartenance à la condition humaine, on ressent sa présence immatérielle emplir silencieusement la toile.

Pierre Roy-Camille investit pour cette exposition l’un des pavillons de la Fondation Clément en Martinique qui voit se succéder avec une certaine régularité une dizaine d’œuvres de format similaire, ouvrant sur la création d’une œuvre in situ. L’exposition porte l’appellation Surnaturels. Ce titre énigmatique résonne comme un paradoxe qui lie deux pensées au prime abord contradictoires, l’observation analytique et rationnelle de la nature et le sentiment que cette nature constitue un tout, un ensemble dont les manifestations nous dépassent et semblent parfois indéchiffrables. Dans sa définition même  le surnaturel constitue l’ensemble des phénomènes, réels ou non, dont les causes et les circonstances ne sont pas connues scientifiquement et ne peuvent pas être reproduites à volonté, ni étudiées par une méthode expérimentale. En l’absence d’explications, les phénomènes surnaturels sont parfois attribués à des interventions divines ou démoniaques, à des esprits ou des pratiques « magiques ».

La curiosité qui anime sa quête naturaliste quasi-obsessionnelle et cette part de transcendance mystique jalonnent ainsi tout son art. Le syncrétisme de cette construction réside dans le parallèle établi entre naturalisme et romantisme, la nature est ici envisagée dans le sens de tout ce qui existe en devenir. Le choix du morcellement, l’utilisation du recadrage permet de mieux l’aborder dans sa représentation, proche de la pensée Jungienne selon laquelle «  toute chose a une âme », avec la prédominance du symbole sur la psyché.

On retrouve dans cette sensibilité des accents propres au romantisme, une volonté d’explorer toutes les possibilités de l’art afin d’exprimer ses états d’âme : il est ainsi une réaction du sentiment contre la raison, exaltant le mystère et le fantastique et cherchant l’évasion et le ravissement dans le rêve, le morbide et le sublime, l’exotisme et le passé.

En sa dimension vivante et pérenne, le paysage peut-il témoigner ou être porteur sensible d’évènements historiques qu’il a abrité ? Surnaturels est à entendre au delà  d’une recherche esthétique dans le paysage mais en une quête plus mystique, se rapprochant de l’animisme. Qui n’a pas ressenti des forces à l’œuvre dans l’invisible, des divinités cachées, dans le bruissement d’un feuillage…

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Par atavisme certainement, Pierre Roy-Camille reconnaît une fascination pour le vaudou dont l’histoire ballotée et la pratique sans cesse renouvelée déploient un panthéon de dieux qui viennent investir tout ce qui peut être habité, des hommes aux choses. Pour le panthéiste, souvent lié au naturalisme, Dieu est le monde. Cette prise directe avec l’essence de l’homme se retrouve aussi dans certaines pratiques chamaniques auxquelles il porte grand intérêt.

La mémoire structure son travail comme un ensemble de lieux particuliers, chacun ponctuant sa ligne temporelle d’une petite marque spécifique.

Chaque lieu peut être pris isolément comme un point focal, comme une porte qu’il aime à pousser pour visiter le microcosme qui s’offre à lui.  On peut voir dans cette nostalgie le regret de l’enfance ; une mélancolie, un envoûtement par rapport aux souvenirs de certains lieux, évoqués à travers une jouissance douloureuse.

Comme l’artiste l’évoque lui-même : « Mon travail ne parle pas du souvenir mais de la nostalgie, de la sensation de l’enfance à travers le filtre de mon regard d’adulte. Je me base sur les attentes et les présupposés du spectateur par rapport à l’image pour construire des dispositifs qui les déjouent. Cela oblige le spectateur à se confronter à cette image qui se dérobe et à son propre reflet qui s’y incruste. Une impression de se regarder dans un miroir qui n’en finit pas de renvoyer un autre reflet que le notre, mais qui nous ressemble tellement. Je cultive cette confusion et ce décalage entre l’image produite mécaniquement ou par calculs mathématiques et l’image produite manuellement.Il en résulte un artefact qui m’intéresse particulièrement dans sa manière de se glisser entre deux mondes ou deux modes de dialogue et qui montre le côté faillible, sensible, ce grain d’humain. »

Ses référents se situeraient du côté des fausses pubs de Ruscha, ce fameux glissement du vrai au faux réalisme, on retrouve aussi l’esprit de Christopher Wall, prenant une image et l’usant jusqu’au paroxysme, de même que Sigmar Polke dans l’utilisation des matières, ses toiles transparentes.

Pierre Roy-Camille a recours à la palette graphique, lors des croquis et mises en place de ce qui va constituer une ébauche. Certains éléments sont dupliqués numériquement, imprimés, re-scannés puis peints à l’encre avec une régularité automatique; les coulures participent à la plastique de l’ensemble et offrent un relief accidenté. L’image, une fois présentée arrive chargée d’une sorte de vécu, comme une patine naturelle.

Les œuvres récentes incorporent l’utilisation de la couleur d’une façon surprenante, tout en conservant l’esprit sombre de départ mais renouvelant le monochrome. La couleur apparaît dans un lavis de fond où chatoient des nuances presque moirées. Certaines toiles offrent un paysage enrichi d’un faste tropical, rompant la vision plus uniforme d’une végétation de même appartenance. Tel un hommage particulier rendu à la Martinique accueillant l’exposition, les volutes des fougères décrivent des arabesques gracieuses parmi les herbes hautes, les lianes d’une forêt primale serpentent dans les branchages de cocotiers. Un cadrage resserré est appliqué sur certains détails de paysages, procédant ainsi à une sorte d’échantillonnage naturaliste. Un focus qui pénètrerait au plus près de l’essence des choses.

Il produit et répertorie les images rêvées et constitue sa propre collection. Ces images sont à situer aux confins du souvenir et du fantasme. La Nature est présentée ici comme l’écho d’un paradis perdu, inaccessible. La tâche de l’artiste est de retrouver les morceaux épars de cet éden disséminé dans le monde. D’où cette représentation fragmentaire, et cette tentative d’inventaire qui semble infinie.

Sollicité pour des créations in situ, l’artiste conçoit l’exercice comme un nouvel espace de liberté conquis sur l’atelier ou le lieu d’exposition. Débordant du cadre avec jubilation, le dessin s’autonomise, se développe, s’accroit, se fond dans l’environnement architecturé auquel l’image se trouve soudainement appartenir…

On peut ressentir la dimension politique de sa démarche dans cette volonté de développer des collaborations sur ces projets qui s’apparentent à la camaraderie ou au compagnonnage. Il tisse à travers ces réalisations, de nouveaux types de rapports, d’échanges que l’on retrouve dans la vie de quartier, offrant une sensibilisation particulière à ses habitants, un enchantement du réel.

Ainsi, au croisement de la rue Sainte Marthe et de la rue Sambre et Meuse, dans le 10ème arrondissement de Paris, une étonnante fresque murale réalisée par ses soins a ponctué les saisons de ses riverains pendant presqu’un an. Une œuvre en recouvrant une autre, d’un nuage à l’éclosion d’un arbre noueux et délicat, un pan de nature a émergé comme par miracle d’un angle de mur bétonné.

Se prêtant aussi volontiers à l’exercice de l’apparition temporaire, il s’est vu confier par le Centre Culturel Saint-Exupéry la création de son 12ème Bar Éphémère. Sa flore graphique a pris entièrement possession du lieu, étendant ses ramifications dans un processus immersif, recouvrant du sol au plafond l’ensemble du mobilier, telle l’expansion d’une végétation prolifique et vorace.

Il compose un dessin minutieux, long et laborieux à exécuter, comme un voyage méditatif, qui n’est autre qu’un paysage intérieur dévoilé. La mystérieuse question de préexistence du dessin est abordée durant cette ascèse. Il se ressent animé par elle, maitresse exigeante qui le possède et le contraint. L’artiste investi se matérialise de façon presque mécanique en simple vecteur de son œuvre, une imprimante charnelle qui appose une suite de signes. La réflexion apparaît en chemin, reliant les visions personnelles et les chargeant d’une forte symbolisation. Pierre  Roy-Camille souhaite alors s’effacer et offrir de par sa simplification et ses thèmes puisés dans l’inconscient collectif, la surface de projection la plus plane possible à l’œil venu découvrir, qu’il puisse s’approprier ces territoires vierges et y fondre son imaginaire propre. Il donne à voir une œuvre originale au delà de l’universalité de ses sujets, avec poésie et élégance. Paradoxale beauté où le primitif et la sophistication, l’observation scientifique et l’envolée spirituelle cohabitent avec justesse pour atteindre cette sublime quête d’intemporalité.

Exposition individuelle Surnaturels  du 16 mai au 22 juin 2014 Habitation Clément, Case à Léo, Fondation Clément – Martinique.

Site de l’artiste: Pierre Roy-Camille