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A la découverte d’un parcours initiatique, ambitieux et résolument contemporain, nous allons tenter l’expérimence Trakers , exposition monographique de l’artiste mexicain vivant à Montréal, Rafael lozano-Hemmer, se tenant à la Gaité Lyrique.
Nous arrivons, tout d’abord face à un œil humain, en plan macroscopique sur un écran géant, l’œuvre Surface Tension. De façon autonome et désincarné, l’oeil est là, présent, clignant de temps a autre, en signe de vie. Puis, à l’impression d’abord gratifiante d’être vu, enfin regardé… se  superpose celle plus troublante d’être suivie… car lorsque l’on s’éloigne de l’œuvre pour poursuivre son parcours, empruntant l’une ou l’autre de deux voies latérales, cet œil nous suit du regard… ne nous lâche plus !
En toute sobriété et de façon immédiate, dans une esthétique minimaliste efficace, se trouve énoncés les propos de Rafael Lozano-Hemmer : la technologie  comme langage déjà omni présent et incontournable de la mondialisation,  il place le visiteur au cœur de l’œuvre entre le plaisir de la personnalisation et la violence de la traque. Trakers  vise à créer des expériences critiques et complices a partir de l’ambigüité, l’altérité, la répétition et la performance. Le visiteur via sa présence  et  son comportement contrôle automatiquement environnements lumineux, enregistrements vidéo, sculptures cinétiques et animations algorithmiques qui constituent les matériaux de l’exposition.
Elle se conçoit comme une œuvre a part entière composée de treize pièces. Mixant techniques de détections et explorations audio visuelles en temps réel, Rafael Lozano Hemmer propose de matérialiser la surveillance informatique en transformant l’observation technologique de manière tangible. Loin d’être le reflet d’une morale sur le caractère orwellien des dispositifs de surveillance, la notion paranoïaque du « voir sans être vu », il les détourne pour créer des œuvres spectaculaires et participatives en insufflant sa vision et son sens plastique qui se teinte aussi parfois d’une touche de poésie ou meme d’érotisme…

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En descendant au sous sol découvrir la suite de l’exposition, un étrange dispositif  nommé Frequency and Volume détecte les visiteurs pour les transformer en antenne : leur positions et silhouettes projetées sur grand écran, captent les fréquences radio et la taille de leurs ombres contrôle l’intensité du signal. L’expérience est avant tout sonore, d’abord dans le brouhaha des corps arrivant de façon anarchique jusqu’à qu’une silhouette, dans son juste positionnement, parvienne à lancer une station qui s’affiche et se met à diffuser clairement, en temps réel, la chanson ou les paroles de l’émission en cours.

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Autre expérience inédite, l’œuvre  Third Person ou de façon plus intellectuelle le mot vient se poser pour définir d’individu. Nous nous retrouvons devant un écran interactif qui transforme la silhouette de chaque participant en la composant de centaines mots; tous les verbes de la langue française y sont conjugués à la troisième personne. Certains émergent plus précisément de par la taille du corps dans laquelle ils s’affichent. Ils se figent soudainement, refusent de partir alors que les autres continuent de défiler avec frénésie, créant ainsi une dynamique graphique et une qualification qui se précise. Le résultat obtenu est singulièrement juste, comme si les mots captaient les maux de celui qui les anime et délivraient alors leur troublant verdict de façon concise et implacable…

La petite salle, avec l’œuvre Apostasis devient le théâtre d’un jeux du chat et de la souris inversé : dans une pièce sombre, des projecteurs sont programmés pour éviter sans relâche  les participants qui voudraient s’aventurer sous leur faisceaux. L’œuvre qui met en scène des lumières timides et réfractaires, est un commentaire sur l’ère de la télé-réalité et la recherche permanente des’ feux des projecteurs’. Elle évoque également les hélicoptères de police, qui aux états unis traquent les immigrés mexicains cherchant à traverser illégalement la frontière. La pulsion oscille encore une fois entre quête narcissique et  angoisse paranoïaque.IMG_1238IMG_1278

Dans la meme idée, Reference Flow est un agencement de panneaux « exit » motorisés
pointant sans relâche vers la gauche du visiteur, quelque soit son trajet, créant ainsi un flux, relatif non pas a l’architecture, mais a chaque personne présente dans l’exposition, renforçant le malaise du sentiment d’enfermement et d’inexorable.
Dans l’esthétique aseptisée et la froideur de la technologie de pointe, propre au medium exploité, quelques intentions plus poétiques viennent ponctuer l’exposition, notamment dans ses œuvres plus actuelles.
Flatsun, n’est rien de moins que la reproduction du soleil a son échelle un millionième.  La pièce  est composée de 60 000 diodes électriques électro luminescentes rouges et jaunes et utilise les équations de la dynamiques des fluides  pour stimuler les phénomènes visibles  a la surface du soleil : turbulences, éruptions et taches solaires. Les équations sont animés en temps réel par les mouvement du visiteur. On se réchaufferait presque a cet astre artificiel qui semble ainsi paré d’une véritable accessibilité. L’oeuvre nous renvoit  a la fantasmatique déification de pouvoir interagir sur l’astre de vie !

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L’étonnante pièce  The Year’s Midnight emprunte son titre a un poème de john Donne et prend sa source dans les représentations traditionnelles de Sainte Lucie.
Il place le visiteur devant un faux miroir équipé d’un système de détection ou son reflet est  traité a travers une gamme de couleurs saturées a dominante violacée. Se produit alors la surprise, ses yeux se mettent a fumer, comme si l’ame jaillissait et s’évaporait par le regard qui n’absorbe plus mais suinte, soudainement, dans une troublante composition jouant dans le surréalisme. On a peine a s’extraire de ce regard incandescant que l’on porte sur nous meme dans une réelle facination, toujours mélée d’angoisse.

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D’autre déclinaison du jeux avec le reflet s’offre a nous. Par le retracement de la silhouette pixélisée, en reprenant les couleurs historiques des consoles et ordinateur, l’œuvre interactive The Compagny of colours rappelle combien ces palettes de couleurs limitées mais mythiques sont devenues une sorte de stylisation. Par le principe de répétition dans l’œuvre qui fragmente l’image d’une camera en 2 400 cameras virtuelles zoomant dans le public, dans un mouvement fluide et autonome, nous découvrons Blow up. Le titre de l’oeuvre est inspirée par le réalisateur Michelangelo Antonioni, cette pièce est envisagée comme un exercice mettant en avant la construction de la présence a travers la simulation d’un œil d’insecte.
L’interactivité peut également animer l’Autre, fantasme puissamment ancré, nous plaçant dans une position de contrôle, malgré tout limité par le coté aléatoire des possibilités qu’offre l’œuvre. Un contrôle partiel que l’on exerce par des gestes simples, presque primitifs, un bras levé, un pas chassé… qui déclenche la mise en action de personnages qui nous sont inconnus. On se surprend alors, un sourire jubilatoire aux lèvres, regonflé de la puissance qu’est la notre d’animer l’objet et curieux de découvrir ce qu’il va faire… ce qui nous échappe encore, ce dont on se découvre capable…

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Eye contact  est de ces œuvres, il est composé de 800 vidéos d’etres humains allongés, assoupis, qui se réveillent à l’approche du visiteur et le regardent dans les yeux. Lorsque celui ci se détournent, ils reprennent leur position de repos. Petits personnages, comme cloisonnés dans une maison de poupée que l’on aurait envie de prendre au creux de sa main, renvoyant a l’enfance et au désir de toute puissance.

L’oeuvre la plus impressionnante reste Make out. Une composition de 2400 vidéos extraites d’internet, qui met en scène des couples qui se regardent puis s’embrassent.
La soudaine humanisation et la charge érotique du support apporte enfin le contraste nécessaire a l’impression purement technologique de l’exposition. Les baisers sont pour la plupart subversifs, souvent homosexuel avec une dominante lesbienne. Relativement crus, prémices pornographiques et retravaillés dans des partis pris chromatiques qui leur insufflent une vraie dimension plastique, on flirte avec des codes neo pop-art, bien maitrisés. La mosaique généraliste, comme celle des chaines câblées dessine un tableau vivant, éclectique et malgré tout harmonieux de par la répétition a intervalles réguliers de ces motifs et ses déclinaisons chromatiques et spacio-temporelles. Toujours dans une démarche participative, au passage  du visiteur , un couple va prendre le devant de la scène, s’animant partiellement, s’éclairant tout le long de la silhouette projetée, alors qu une répétition de déclinaisons chromatiques assombris et figées a différents moments de l’action constituent la toile de fond. Ce procédé permet de dessiner une œuvre a part a entière, bien tenu plastiquement, à chaque variation, en dépit de son caractère éphémère et aléatoire. Absolument bluffant.

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L’exposition s’agrémente aussi de projections présentant des projets de l’artiste sur la meme thématique menés a grande échelle dans l’espace public, de meme que d’une suite de mots résultant de recherche internet autour de la « détection «  a travers le ruisseau de LED de la gaité Lyrique.
Absolument bluffant et tellement jubilatoire ce constat autour de l’artiste qui réussit a nous contrôler, nous amener psychiquement a produire les fantasmes qu’il aura déterminer au préalable, en sucitant telle ou telle pulsion au contact interactif de ces œuvres technologiques… d’ou le plaisir esthétique n’est pas le moindre composant.
Exposition trackers de Rafael Lozano-Hemmer du 30/09 /2011 au 13/11/2011 à la Gaité Lyrique

http://www.lozano-hemmer.com/
www.gaitelyrique.net/