Un carré de ciel bleu. 30x30

Un carré de ciel bleu. 30×30

Un rayon de soleil bleu

Un rayon de soleil bleu

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De grands formats photographiques, comme des étandarts claquant au vent, s’alignent  sur les  grilles du parc. Ils nous happent des pavets humides de la rue et nous convient d’emblée à l’événement : l’exposition « Univers photographiques », dans la  ville d’ Anthony  à l’occasion du mois de la photo, du 30 octobre au 2 décembre 2012.
Les œuvres se succèdent in situ, captant le regard comme une douce invitation à pénétrer l’enceinte du parc Bourdeau, écrin d’un ravissant hôtel particulier devenu centre d’art.
Le thème choisi est la photographie plasticienne, dans un travail de chair, non pas conceptuel mais par rapport à la matière même de l’objet photographique.
L’artiste Sylvain Desmille y expose son oeuvre, parallèlement aux photographes Charlotte Hjorth- Rohde et Philip Provilip.
Chacun des trois artistes présentés en développe une dimension un peu particulière. Le photographe néerlandais reste dans une photographie de studio, très contrôlée, Charlotte Hjorth- Rohde et Sylvain Desmille sont plus dans un traitement de la photographie qui perturbe le schéma de ce que l’on a l’habitude d’appréhender comme étant de l’image. Sylvain Desmille pousse la dimension plastique jusqu’à la confusion des genres en offrant une œuvre singulière qui évoque plutôt le fusain, la gouache, l’aquarelle, la gravure…
Ses photographies sont imprimées sur un support inhabituel, de l’arche chiffon, un papier finement texturé qui recueille d’accoutumée plutôt les caresses d’un pinceau. Les encres utilisées ici sont des encres de chine. Le rendu mat et velouté séduit l’œil autant qu’il l’intrigue, invitant à une interrogation en profondeur.

Homme érudit, aux talents multiples, il voue une grande passion à la photographie, univers dans lequel il s’immerge depuis sa prime jeunesse.
Puisant dans les références de la photographie américaine et  très proche de l’artiste Bernard Faucon qui effectuait des tirages au charbon, on retrouve cette  même quête chez lui d’une assonance entre l’objet photographié et la matière même qui doit l’émettre.
Son univers reste marqué de référents à la Grèce antique qui fut le sujet de sa thèse en histoire Grecque et en anthropologie religieuse: La vue et la vision dans les mythes archaïques. Cette définition de la personnalité en Grèce ancienne qui interrogeait sur comment se voir, permettait de déterminer la manière dont on se concevait.
Un autre aspect primordial de sa photographie réside dans la capture évanescente de l’instant, cet instant si particulier situé entre émergence et disparition. L’ambiguité saisie ne permet pas de définir si la matière absorbe ou dissout, si la force exercée est attirance ou répulsion.
Nous retrouvons bien son attrait pour la beauté née du paradoxe, dans sa dimension hégélienne. Le paradoxe étant l’objet philosophique pour Hegel. Il développe l’idée qu’on ne peut faire de la pensée qu’en établissant au départ un paradoxe et que c’est de sa résolution que la pensée peut arriver a se mettre en place. C’est une démarche stimulante du point de vue de l’esprit, tout comme ses jeux de mise en abime.

Aucun visage, par exemple, n’apparaît dans les photos de Sylvain Desmille, si ce n’est un visage tagué, ce qui est complètement iconoclaste et montre bien un paradoxe. L’artiste aime bien mettre en scène des images à partir du moment ou ces dernières brisent le statut même du cliché.
Le portrait entièrement tagué est une façon  de dire: il y a l’image de représentation mais en mettant devant un filtre (ici c’est le réel du graf qui s’en est chargé) cela permet de casser systématiquement la fascination qu’on aurait pu avoir pour le visage de ce garçon angélique qui servait à la base on ne sait trop quelle pub…. Et le tag est déjà l’expression d’un moi ! La photographie en permettant tous ces niveaux de l’image (image qui était recouverte d’une vitre en plastique, qui avait éclaté par le gel et sur lequel les gens avaient rajoutés un tag, qui est l’expression d’un moi, qui dénie le moi à l’autre…) donne toutes les mises en abimes possible qui fait que l’on sacralise une image. Une image lynchée a encore plus de force qu’une image qui n’aurait pu être que belle.

D'un seul visage, l'impossile. Rue de chateaudun

D’un seul visage, l’impossile. Rue de chateaudun

un temps d'attente couleur marguerite. Montmartre

Un temps d’attente couleur marguerite. Montmartre

Le fauteuil bleu  trouvé dans la rue crée une rencontre fortuite avec un tableau de Hooper et fait surgir la question de comment créer un Hopper en photo sans avoir aucun des éléments que l’on a habituellement chez lui, ces personnages dans une sorte d’absence. Ce fauteuil tailladé en son centre retraduit bien ce coté construit désolé.
Sylvain reprend cette idée que la photographie existe à partir du moment ou l’on s’en dépossède totalement.
Proposant des choses existantes et non pas crées, il recompose une réalité sensible qui propose de rendre perceptible ce qui finit par disparaître de notre champs de vision à force de banalisation.
Il a développé l’idée de «Paris aveugle », pointant notre cécité devant notre environnement quotidien, contrairement a l’œil du voyageur, constamment aux aguets face à la découverte. Les petites choses de notre environnement habituel ont tendance à disparaitre, d’où l’idée de se faire voyant, en essayant de montrer parfois de l’anodin, de l’éphémère et qui, de la manière dont ils sont photographiés, deviennent des objets en soi et redessinent en quelque sorte une poétique du réel.
Jeux d’ombres superposées créant soudainement de la texture au sein de l’épure délectable de vibrations miraculeusement surgies, miroitement d’une pièce d’eau, fantomatiques silhouettes se dessinant derrière une vitre givrée, angle de mur s’appropriant un bout d’azur pour faire raisonner son architecture du même bleu et confondre l’espace et la matière… Choses abandonnées …
L’artiste aime à déjouer l’évidence de lieu trop connu pour traquer le beau dans l’infime, le singulier.
Il en offre un angle plus subtil qui rend méconnaissable l’incontournable touristique, concentrant son regard sur la matière presque organique d’une statuaire ou composant soudainement une peinture abstraite dans la vibration de lumières dorées  d’un instant choisi « l’hiver en été », vu de la galerie du palais royal.
Il aime à s’interroger sur la notion de quintessence des images pour casser avec un schéma boulimique, à l’heure numérique et son accession à une pratique démultipliée. La perception du réel s’en trouve brouillée et appelle en contrepoint  de retrouver l’essence même des choses.
C’est une manière de rendre  le regardeur lui même voyant et sensitive, en lui montrant une réalité qu’ils avaient eu tendance à évacuer. Parce qu’elle est présentée sous un œil où il n’arrivent plus à la reconnaître, tout redevient enfin perceptible.
Sylvain Desmille dit :« J’ai tendance à prendre des photos comme si c’étaient des objets fermés, des monde en soi, des petites pièces que je tansportais dans mon cénotaphe mental, comme dans l’Egypte ancienne on mettait dans les tombeaux l’ensemble de toutes les pièces que le défunt avait eu depuis son enfance jusqu’à sa mort, ce qu’il fait qu’il voit un peu le réel comme si c’était une composition de petits mondes qui sont thésaurisés comme ça… pour pouvoir être vus quand la vue cessera d’exister. »
Lorsque je demande à l’artiste quel est son rapport au portrait, ici relativement absent à l’exception du cliché tagué, il répond qu’il aime beaucoup faire des portraits de personne mais dans une démarche cognitive, ce qui constitue tout un processus où il faut que le portrait rende compte de la personne en soi, démarche très différente, par ce fait, de photographier les êtres ou les choses.
Dans le second cas, nous sommes dans l’espace, d’où le temps est exclu puisque la photographie fige le temps et l’abroge d’une certaine manière. La dimension du temps est quasi bannie contrairement à la photographie de portrait où nous nous trouvons a un moment du temps de la personne. Il faut alors que la photographie rende compte de tout ce que la personne a vécu et si elle est réussie, qu’elle parvienne même a intégrer tout ce que la personne va vivre et dont elle ne suppose même pas l’existence…
Sylvain Desmille crée du charnel sur de l’inanimé qui permet de s’abroger de l’image.
Dans l’exposition donnée à la gallérie Eof a Paris en 2002, il était déjà dans cette dimension là, la première exposition dans sa représentation humaine renvoyait a la statuaire, déshumanisée en dialogue avec des photographies de statues où alors là, on pouvait supposer à de vrais corps, car il y avait paradoxalement plus de carnation…
Pour lui la photographie est un art qui a beaucoup à voir avec le romanesque, il la qualifie de très littéraire contrairement à la peinture qu’il ressent éminemment charnelle. La photographie apporte plus au discours, à une sorte de divagation dans les mots, même si la finalité de l’artiste est de créer des blocs de silence, des blocs d’abime… L’acte même de faire une photo, dans le rituel, très proche du rituel d’écriture.
Pour l’accrochage la dimension de la narration est  marquée soit par le dialogue des photos entre elles, soit par rapport à des constructions en diptyque, format qu’il privilégie, aimant la manière dont parfois deux photos anodines mises ensembles créent un monde comme un choc d’électrons. Ici, elles sont associées dans le travail du  noir qui devient non pas un enrobage mais un point de jonction, l’absence d’images devenant le point de jonction de ces dernières.
La dimension de l’image est importante dans le ressenti. Sylvain privilégie le format 30 /30  il dit :« Le carré étant la figure géométrique implacable, format du face à face, format du miroir dans lequel on se contemple le matin. Mettre quelqu’un devant un format carré c’est aussi l’obliger à voir dans la confrontation, ce format est en ce sens plus violent que le format rectangulaire. Il permet de faire plus crédit de la personne qui observe, oblige a plus de rigueur dans la construction et tient davantage le spectateur devant la photographie, l’obligeant à concentrer davantage son regard pour découvrir plus de choses dans la matière. » Notons l’importance du temps passé devant la photographie pour ne pas qu’elle devienne pas un simple cliché que l’on consomme.

L’hiver en été. Galerie du Palais Royal sans Eurydice ni Orphée.

L’hiver en été. Galerie du Palais Royal sans Eurydice ni Orphée.

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Le passe muraille. Rue Jacob

L’exposition présente 47 photos et une vidéo. L’artiste crée un triptyque qui dure 15 minutes au total qui s’appelle le temps du temps.

On retrouve en premier lieu les rêveurs, cette série de portrait statuaire s’anamorphosant. Le second volet porte sur les gisants, il s’agit d’une série de photographies faite de ces personnages dans les églises que tous les marcheurs foulent de leurs pas au point que l’ensemble du relief a entièrement été délavé et effacé. Les photos ont été effectuées dans des noirs très profonds, ce qui permet aux statues de pouvoir répondre en fondues enchainées aux gisants et dialoguer avec la troisième série des médaillons de tombeau. Pour cette troisième catégorie dans une volonté presque politique, Sylvain a en quelque sorte « immortalisé » en très gros plans les photographies de défunts mis sur les tombes et qui sont souvent délavées, effacées. Ceci en réponse a un fait particulier: la mairie de Paris adopte une logique pour le moins délicate, compte tenues les prix exorbitants des concessions dans la capitale, il y a un appel à la rotation. Il faut tout de même savoir, que jadis on pouvait être enterré a perpétuité, a présent la perpétuité se limite a quatre vingt dix-neuf ans! Par voie de conséquence toutes les tombes un peu abandonnées, pourtant payées a perpétuité, sont récupérées. Les défunts sont mis en fausse commune et on peut revendre les emplacements. Là où c’est particulièrement indélicat, c’est que dans le cas de filiation qui se sont éteintes, elles ne le sont pas vraiment de façon naturelle… Ce sont essentiellement les tombes des juifs, tout simplement parce que les gens sont morts dans les camps… Comme le prouve tous les encarts indiquant les tombes à récupérer  qui sont porteuses de l’étoile de David. C’est en opposition à cette triste réalité, qui mériterait d’entretenir ce reste de présence, que Sylvain a entrepris de photographier les portraits de ces médaillons menacés d’extinction définitive.

La vidéo fait donc le lien et la mise en dialogue avec les représentations de l’antiquité, ces visages qui sont des perpétuations de la représentation de l’être, les gisants qui sont en quelque sorte les visages effacés et enfin les visages à disparaître, existant mais en état de putréfaction et qui vont bientôt être évacués. Donc, une vidéo portant sur trois dimensions du temps justifiant son titre «  le temps du temps ».
Sylvain Desmille exprime: « Il est bon d’essayer de circonscrire, de cristalliser ce que peut être que le temps, non pas dans sa topologie mais dans ce qui se nourrit intrinsèquement.»
Cette œuvre vidéo permet aussi de faire un trait d’union avec la prochaine exposition à venir, qui interrogera essentiellement sur l’humain, reprenant la thématique de la cité des immortels de Borges photographiquement. Partant de ce mythe, il la constitue d’éléments de notre réalité mais en quelque sorte en négatif. « Cela raconte l’histoire d’un individu qui essaie de trouver ce lieu mythique que l’on appelle la cité des immortels. Il y arrive et voit cette cité qui n’est qu’un ensemble de gravas et de ruines, avec des gens vivant dans des espaces trogloïdiques. Ces espèces d’êtres humains mais revenus presque a l’état animal sont Homere, Virgil, tous ces gens  qui perdurent par leurs écrits mais qui subsistent a l’état larvaire en ayant tout oublier… J’ai  envie de reprendre ce projet qu’avait émit Borges et à sa manière, en négatif du monde réel, de poser un regard sur tous ces mondes enfouis. Quand un objet apparaît aujourd’hui c’est qu’il disparaît de la cité des immortels… Comme tiré de la vase et que du brouillard de la vase, la césure s’opérait. »
Reprenant sa quête passionnante d’histoire et de devoir de mémoire, Sylvain Desmille à travers le médium photographie nous offre bien plus qu’un évanescent moment insolite ou contemplatif. Il fait remonter en nous de la profondeur cachée et renvoie à de vraies réflexions philosophiques qui agitent curieusement notre société contemporaine des mêmes thèmes dont débattait la Grèce antique  et qui marque le début de la pensée. Il y a une corrélation étrange entre la cité grèque au 6ème et 7ème siècle avant JC et la cité contemporaine, bien davantage qu’au 19ème siècle… L’artiste nous rappelle: «  Nous nous retrouvons à deux crises de l’individualité, de la représentation de soi, de comment penser l’un dans le collectif,  ce qui constituent exactement les débats qui ont été à l’émergence de la pensée occidentale. La question est de savoir si aujourd’hui ce schéma là va faire susciter un nouveau mode de pensée ou, comme deux dimensions du temps qui se retrouvent, risquent de faire un système d’implosion, le fameux coté apocalyptique qui nous anime tant en ce moment… En se nourrissant par ce qui a déjà été fait on peut proposer une nouvelle révolution de la pensée. Soit nous nous posons dans l’aspiration de la destruction, la fascination du gouffre dont notre société actuelle est très imprégnée la crise aidant, soit nous revenons à une noble  humilité et nous  essayons une nouvelle démarche de l’esprit comme les grecs. Cela passe par repenser le politique, parce que la pensée philosophique est surtout politique en Grèce, penser la représentation de soi, penser l’art.
En l’espace d’à peine cinquante ans les grecs ont inventé l’histoire, le théâtre, le naturalisme, la physique et les ont popularisé dans l’ensemble des cités comme étant le nouveau mode de pensée et de représentation. En dix ans l’ensemble des classiques grecs au théâtre a émergé et on a créé des lieux pour les donner à voir. Quelque part les artistiques contemporains doivent avoir cela à l’esprit. »
Une très belle exposition donc à voir… à méditer…

Fascinus et tremendum. Musée du louvres
http://vimeo.com/43468332